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Charles de Gaulle

Comment les présidents sortants ont déclaré leur candidature

Par Romain Renner Mis à jour le 09/02/2012 à 13:44 | publié le 31/01/2012 à 11:50
Le général de Gaulle, lors de sa déclaration de candidature, le 4 novembre 1965.
Le général de Gaulle, lors de sa déclaration de candidature, le 4 novembre 1965. Crédits photo : AFP FILES/AFP
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Nicolas Sarkozy multiplie les déplacements et les déclarations qui annoncent sa candidature. Avant lui, tous les présidents sortants se sont représentés. Avec une double difficulté: défendre son bilan et avancer de nouvelles idées pour conserver l'Elysée.

Un premier mandat en appelle toujours un second. A l'exception de Georges Pompidou, décédé en 1974 durant l'exercice de sa fonction, tous les présidents de la Ve République ont présenté leur candidature afin d'être investis une seconde fois. Détenir le pouvoir et concourir à son exercice sont deux choses parfaitement distinctes. Et lorsqu'elles se mêlent, le président-candidat connaît les difficultés de celui qui doit défendre son bilan mais également attaquer pour prolonger son mandat.

• 1965: le général de Gaulle contraint de faire en campagne

En 1965, les Français s'apprêtent à élire pour la première fois leur président au suffrage universel direct, instauré par referendum en 1962. Au pouvoir depuis 1958, le général de Gaulle attend le 4 novembre - soit un mois avant l'élection - pour annoncer sa candidature. Le président est très confiant. Il pense que la seule annonce de sa volonté de briguer un second mandat suffira à lui offrir la victoire. Un état d'esprit résumé par le ministre de l'Information, Alain Peyrefitte, lors d'une interview télévisée. «Il (le général de Gaulle) se contentera de parler brièvement vers la fin de la campagne. Il est suffisamment connu des Français et il n'a pas besoin de se faire connaître d'eux», explique-t-il.

Le général se refuse à utiliser les deux heures de parole dont il dispose, selon les règles d'équité établies pour l'occasion. Tout juste consent-il à laisser l'Association pour le soutien du général de Gaulle assurer sa propagande. Les Français interprètent alors le comportement du général comme une forme de désintérêt alors que deux candidats, François Mitterrand et Jean Lecanuet, animent la campagne.

A quelques jours du premier tour, conscient qu'il ne l'emportera pas aussi facilement que prévu, le général de Gaulle décide de s'exprimer à la télévision. Mais il ne convainc pas. Le 3 décembre, lors de la dernière émission télévisée avant l'élection, le général se contente d'établir un bref bilan de sa présidence. Insuffisant. «Je me suis trompé, reconnaîtra-t-il lors du conseil des ministres du 8 décembre. C'est moi, et moi seul, qui ai confondu élection et referendum. Je mentirais si je disais que je n'ai pas été atteint». Sa popularité lui a, bien entendu, ouvert les portes du second tour avec 44,65% des voix mais le triomphe qu'il imaginait au départ n'a pas eu lieu. Mis en ballotage par François Mitterrand (31,72%), le général doit passer à l'offensive.

Le 13 décembre, face au journaliste Michel Droit, le candidat De Gaulle réussit sa prestation. Convaincant sur son projet et sa vision de la France, le général se montre au niveau de l'enjeu et finit par donner de lui l'image qu'il a toujours souhaité incarner: celle d'un président fort, dont la vision et la clairvoyance lui permettront de tenir les rênes de la France sept années de plus. Un sursaut qui lui permet de remporter l'élection avec 55,2% des voix.

A la Boisserie, récit de la nuit la plus longue

A la Boisserie, récit de la nuit la plus longue

En 1954, dans le salon du rez-de-chaussée à La Boisserie. | Photo Jean Mangeot



Paru dans Match

Toute sa vie, Yvonne a partagé de Gaulle avec la France, elle ne partagera pas sa mort.

Danièle Georget - Paris Match

    Elle a dit non. Du haut de sa toute petite personne. Et on la regarde bizarrement comme si son autorité à lui s’était d’un coup investie en elle. Yvonne de Gaulle ne veut pas d’un président de la République conduisant l’enterrement de l’homme qu’elle a aimé le plus au monde, plus que ses ­enfants, plus que Dieu peut-être. Elle ne veut pas non plus de messe de requiem, de cathédrale, ni d’évêque, et surtout pas celui de Langres qui a recommandé aux catholiques de voter non au référendum. Yvonne de Gaulle se souvient de toutes les ­offenses faites à son mari. Elle se souvient surtout que ses volontés sont claires, définies depuis 1952, au moment où son ami Jean de Lattre de Tassigny a été élevé dans son cercueil au rang de maréchal. Comme s’il n’était pas assez grand en général ! s’était offusqué de Gaulle.

    Yvonne a partagé Charles de Gaulle avec la France, mais elle ne partagera pas sa mort

    C’est après qu’il a rédigé ses dernières ­volontés, recopiées sur trois lettres numérotées. La première, cachetée, pour son secrétaire Georges Pompidou, la deuxième pour sa fille et sa femme, la troisième pour son fils. Mais Yvonne de Gaulle n’a plus aucune confiance en Georges Pompidou, et sa fille, Elisabeth de Boissieu, a égaré son exemplaire dans un déménagement. Reste Philippe, son fils, le capitaine de frégate. Il est à Brest, où il commande l’aviation de l’aéronavale en Atlantique, elle ignore comment le joindre. Et elle a peur d’être sur écoute. Toute la famille a peur d’être sur écoute. Alors Yvonne de Gaulle demande au curé de ­Colombey de bien vouloir appeler Elisabeth, depuis la cure, et ce sont les Boissieu qui préviennent Henriette, sa belle-fille. « Il est arrivé quelque chose à Monsieur Père », annonce mystérieusement Alain de Boissieu. Le secret doit être gardé jusqu’à la publication des dernières ­volontés du Général. Alors, « ils » n’oseront plus. Pendant quarante-neuf ans, Yvonne a partagé Charles de Gaulle avec la France, elle ne partagera pas sa mort.

    Pour elle le temps s’est arrêté à 19 h 30, le lundi 9 novembre 1970. Chaque moment qui a précédé a pris sa couleur définitive, celle sous laquelle il s’inscrit dans la mémoire. La veille au soir, quand elle lui a préparé sa « fleur d’oranger » pour bien dormir. Le matin, quand une critique de ses « Mémoires d’espoir », dans le journal, l’a énervé. A la vue du ciel, elle lui a recommandé de prendre son manteau et son chapeau. Le parc qui sent la terre humide est devenu son royaume qu’il ne se lasse pas de parcourir, à grandes enjambées. Il portait son costume trois pièces gris. Chemise blanche et cravate. A cause du vent, elle ne l’a pas accompagné.

    Elle sait qu’il est allé parler à leur voisin, Raymond Consigny, au sujet de l’étable dont l’odeur ne finit pas de l’incommoder. Elle ne l’a plus vu jusqu’au déjeuner, pris de bon appétit. Après le café, il a reçu un autre voisin cultivateur, René Piot, au sujet du remembrement. Ils ont échangé un champ contre une prairie où le Général a décidé de planter des pins de Hongrie. L’après-midi était celui de la mise en plis. Elle était encore sous le casque chauffant, dans leur chambre, quand il a apporté le plateau pour le thé, préparé par Charlotte, la femme de chambre. Vers 18 h 30, elle choisissait les menus de la semaine avec Honorine, quand il est entré dans la cuisine pour lui demander une adresse. La nuit venait de tomber, il est allé tirer les volets de son ­bureau, et la maison toujours ouverte sur l’océan des ­arbres et des prés s’est refermée dans sa coquille. Un ­navire qui jette l’encre.

    Il s’est installé à la table de bridge, dans la bibliothèque. Il ne peut pas regarder la télévision sans s’occuper les mains avec ses cartes. Elle se souvient que le présentateur du journal régional a annoncé qu’il avait neigé sur les Vosges. Et puis, le cri du Général : « Oh ! j’ai mal, là, dans le dos. » Elle laisse tomber son tricot sur le fauteuil, se précipite. Il porte déjà la main au côté, s’affaisse, ses lunettes sont à terre. Elle mesure son pouls, qui est très faible, appelle Charlotte, Honorine et Francis Marroux, le chauffeur. Avec leur aide, elle parvient à l’allonger sur le tapis. On glisse un coussin sous son crâne, Marroux va chercher un matelas dans une chambre d’enfant. Le Général gémit. Vite, le médecin et le prêtre. L’un fait une piqûre de morphine, l’autre administre les derniers sacrements. Il est 19 h 35. Le Dr Lacheny fait signe à Yvonne de Gaulle. Charles de Gaulle, 80 ans dans treize jours, vient de succomber à une rupture d’anévrisme.

    Charlotte tend les bras, Marroux avance un fauteuil, mais Yvonne de Gaulle ne s’effondre pas, elle s’agenouille et murmure : « Il a tant souffert au cours de ces dernières années. C’était un roc. » Ses yeux sont secs. Elle fera revêtir Charles de Gaulle de son uniforme de général avec le seul insigne en émail de la croix de Lorraine. On l’installera dans le salon où Charlotte apportera un drap pour le recouvrir. « Non, le drapeau », corrige Yvonne, celui qu’on garde dans la commode pour le 14 Juillet. Les mains sont jointes autour du chapelet rapporté de Jérusalem en 1929. A tous ceux qui sont là, au maire qui vient d’arriver, Yvonne de Gaulle demande la plus grande discrétion. Elle va veiller son mari en attendant l’arrivée des Boissieu.

    C'est sur un char qu'il fera son dernier voyage

    Le Général a demandé une ­cérémonie « extrêmement simple » : est-ce à dire qu’il doit être transporté de sa maison à l’église dans la « charrette des morts », ce brancard posé sur deux roues et tiré par quatre hommes qu’on a déjà utilisé, en 1948, pour leur fille Anne ? Au matin, sa décision est prise : c’est sur un char qu’il fera son dernier voyage. Voilà, rien de plus. On ne fera pas appel aux pompes funèbres. Le menuisier du ­village confectionnera le cercueil de chêne de 2,12 mètres, sans garniture. Et pour le porter ? Le maire propose les jeunes du village, douze garçons qu’elle connaît pour leur avoir donné un jour ou l’autre une pièce ou des bonbons. Ils ont de 17 à 23 ans, ils sont fils du maire, du boucher, du boulanger, du menuisier, d’un négociant, de cultivateurs… Cet enterrement a des allures de crèche.

    Et Philippe n’est toujours pas là. Il a attrapé un train de nuit qui l’amène à Paris à 6 h 18. Il prévient par téléphone : « C’est bien, on t’attend », dit sa mère d’une voix profonde et calme. Elle demande : « Je voudrais que M. Pompidou, qui détient un exemplaire du testament de ton père, le publie avant toute chose. Rends-toi immédiatement à l’Elysée. » Le commandant n’a pas dormi, il n’est pas rasé, il se présente à 7 h 30 rue du Faubourg-Saint-Honoré. Après avoir hésité, les gardes acceptent de le mettre en contact avec le chef de cabinet. Denis ­Baudouin a autrefois organisé la campagne du candidat Lecanuet contre son père… Sa voix est outrée : « Vous ne prétendez tout de même pas empêcher le président de la République d’organiser et de présider des obsèques nationales pour le général de Gaulle ! C’est invraisemblable ! » « Repassez plus tard… dit-il, le président s’habille. »

    Philippe de Gaulle craint que Georges Pompidou ne « retrouve » pas sa lettre… « Dans ce cas, dit sa mère, il faudra publier la tienne. » Il ne s’en est jamais séparé, d’Orient en Afrique, elle l’a suivi à chacune de ses affectations, il l’a même fait photocopier au cas où il lui arriverait malheur. Quand Georges Pompidou apprendra la mort de De Gaulle, peu avant 9 heures, il téléphonera à Colombey pour annoncer son arrivée en hélicoptère… Poliment, on lui répondra que ce n’est pas possible… Yvonne de Gaulle a décidé qu’aucun étranger ne verrait son mari mort, elle attend son fils pour faire fermer le cercueil. Dernière manche d’un duel perdu d’avance, dans l’allocution qu’il prononce à midi, Georges Pompidou proclame : « La France est veuve. » Yvonne de Gaulle se tait. « Ma chère petite femme chérie, et aussi mon amie, ma compagne si brave et bonne, à travers une vie qui est une tourmente », lui écrivait-il… Et aussi : « Bien appuyés sur l’autre physiquement et moralement, nous irons très loin sur la mer et dans la vie pour le meilleur et pour le pire. » Qui est-ce l’épouse sinon celle qui n’a jamais trahi ?

    Mme de Gaulle fait brûler les affaires du Général

    Georges Pompidou a fait ­publier les dernières volontés du Général. Mais il ­annonce pour le 12 novembre un Requiem à Notre-Dame, avec tous les chefs d’Etat. « Eh bien, on ne nous y verra pas », dit-elle tranquillement. S’il y a de l’aigreur, c’est à peine, juste un nuage dans une tasse de thé. Ce jour-là, elle sera la première à quitter le petit cimetière où le cercueil repose au côté d’Anne, « l’enfant chérie ». Elle est pressée. Elle n’a pas fini sa tâche. Tout brûler dans l’incinérateur du jardin. Le costume gris du dernier jour, le contenu de la penderie, celui de l’armoire, jusqu’au matelas sur lequel il a été étendu dans le salon, et même son lit, ­jumeau du sien, avec l’oreiller et le pyjama. Il y a tant de fumée au-dessus de La Boisserie que les voisins s’inquiètent. Mais non, ce n’est pas encore les Allemands… c’est Mme de Gaulle qui fait flamber le bûcher des vanités !

    Philippe de Gaulle et Alain de Boissieu sauvent une tenue d’apparat, des képis, le casque de char et la veste de cuir d’officier de blindé que le Général avait gardés dans sa malle pendant toute la guerre. Quelques cannes, des stylos. Mais elle a l’intransigeance d’un Luther. Le lendemain, les enfants partis, elle se fait inscrire sur la liste d’attente d’une maison de religieuses, à Paris, près de l’Ecole militaire. Elle attend qu’une des chambres de 2 mètres sur 4 avec sanitaires dans le couloir se libère. Yvonne de Gaulle refuse toutes les invitations, ferme sa porte à qui n’est pas du clan. Elle n’accepte rien, aucun culte, aucun temple. Jusqu’à cet argument de son fils : « Vous savez, si l’on dit non à tout, après vous, après moi, ils vont inventer quelque chose de farfelu. »

    Alors, elle ­accepte qu’une croix de Lorraine, haute de 43,50 mètres, lourde de 1 500 tonnes, en granit rose de Bretagne et granit gris de Lorraine, soit hissée sur cette plaine où la moindre bosse prend des allures de montagne. Et souvent, la nuit, Charlotte est réveillée par un grincement du parquet. Elle se lève et découvre une silhouette, en chemise. Debout, face à la fenêtre, c’est Yvonne de Gaulle qui épie la croix de Lorraine illuminée, comme les ­marins perdus guettent l’éclair du phare. Point final

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    18 h 5O. Le général sort de son bureau et pénètre dans la bibliothèque. A ce moment-là, Francis Maroux, le chauffeur, rentre dans les communs, dans la salle à manger du personnel. Petite pièce qui s'adosse aux cuisines. Il pend sa gabardine bleue au portemanteau de bois. Il attend les ordres.
    18 h 55. Le général, assis, aligne les cartes retournées sur la feutrine verte qui recouvre la table de jeu. En face de lui, assez loin, de l'autre côté de la pièce, le poste TV est allumé, le son coupé, muet. A sa gauche, Mme de Gaulle tricote. Des petits carrés de laine multicolore qu'ensuite elle assemblera pour confectionner un petit dessus de lit : un patchwork. Le silence pèse. Seule la pendulette Directoire qui se trouve derrière le général égrène faiblement ses sept coups.
    19 h 2. Le général se dresse de son fauteuil. Sa bouche s'ouvre comme s'il avait des difficultés pour respirer :
    — J'ai mal... J'ai mal... J'ai terriblement mal.
    Mme de Gaulle laisse son ouvrage et se précipite vers son époux. Elle n'aura pas le temps d'arriver jusqu'à lui. Le général s'affaisse sur le fauteuil, un genou à terre, le bras gauche étendu sur l'accoudoir. Ses lunettes gisent sur le tapis.
    Mme de Gaulle appelle à l'aide. Francis Maroux, Honorine et Charlotte arrivent en courant. Le chauffeur prend son maître dans ses bras et l'allonge. Charlotte repousse la table de jeu ; quelques cartes tombent.
    19 h 5. « Appelez vite un médecin », dit Mme de Gaulle dans un souffle. Charlotte se précipite et demande le 323 à Bar-sur-Aube, le docteur Lacheny.
    - Venez vite, c'est grave, c'est pour le général.
    19 h 8.Il faut le mettre sur un matelas. dit Mme de Gaulle.
    Charlotte va en prendre un au premier étage. Un petit matelas d'une personne prélevé sur le lit d'un petit-fils. Pendant ce temps-là, Maroux dégrafe le col, la cravate du général. Difficilement on installe le général sur le matelas.
    mort de De Gaulle
    A Bar-sur-Aube, le médecin prend à peine le temps de s'excuser auprès des trois clientes qui restent plantées dans la salle d'attente de son cabinet. Il bondit dans sa 304, sa serviette de secours d'urgence auprès de lui. Il a dix-huit kilomètres à parcourir avant d'arriver à La Boisserie. La route est mauvaise et, ce soir, il pleuvotte.
    19 h 15. Mme de Gaulle réclame le curé. Maroux saute dans sa voiture et va chez le curé. Il fait déjà très nuit. Il sonne deux coups à la porte de la cure. Dix secondes après une maigre ampoule électrique s'éclaire dans la cuisine. Traversant son jardinet, un petit curé frileux, l'abbé Claude Jaugey, cinquante ans, découvre dans le noir le chauffeur essoufflé.
    Le général de Gaulle a un malaise ; on vous appelle à La Boisserie.
    Le prêtre sent que c'est grave. Muni de sa trousse, il file, à côté du chauffeur, vers La Boisserie.
    19 h 23. A trois minutes près, le médecin et le prêtre, convergeant de directions différentes, arrivent à La Boisserie.
    Le médecin pénètre dans la bibliothèque. Le général ne râle plus, déjà il est mort. Le curé, qui saisit toute l'importance historique des minutes qu'il s'apprête à vivre, est resté près de la porte de communication dans le premier salon. Déjà il a enfilé son étole violette. Il prie.
    Charlotte ouvre la porte de la bibliothèque. Le curé entre.
    A genoux près du général, le médecin, son stéthoscope qui pend de son cou, palpe le ventre du corps. Un ventre dur. Gestes, actes désespérés et dérisoires. De l'autre côté du matelas le prêtre s'agenouille lentement. De sa trousse à tirette Eclair, il sort son manuel de Rituel et débouche son petit flacon d'huile.
    Il y a urgence. Le curé utilise la formule courte des derniers sacrements.
    Mon fils Charles, par cette onction sainte, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis. Amen.
    Il appuie son pouce droit sur le front du mort.
    La mort de De Gaulle
    Face à lui, le docteur, impuissant, relève la tête. Son regard croise celui de Mme de Gaulle qui s'est adossée au montant de la grande cheminée. La femme est digne. Charlotte ramasse les lunettes et les pose directement sur le petit meuble à cigares. Honorine serre son mouchoir contre sa poitrine. Elle écrase de courts et silencieux sanglots.
    Le jeune médecin s'approchera de l'épouse du général de Gaulle. Sa voix couvre celle du prêtre qui psalmodie à genoux.
    Madame, tout est fini...
    Le regard de Mme de Gaulle est ailleurs, ses lèvres murmurent une prière.
    Elle sait depuis quelques instants que l'irrémédiable est arrivé. Maroux pousse vers elle un siège. Elle le refuse, elle veut rester droite.
    La famille à la mort de De Gaulle
    Toute la famille se regroupe auprès du corps du patriarche. Dans l'échoppe du menuisier Merger, deux cercueils se confectionnent dans la journée : celui de Plique et celui du général. Tous les deux identiques et aussi simples. Le montant de la facture s'élèvera à 445 F.
    20 h. La bière est finie. Du chêne, quatre poignées simples et, sur le cou­vercle, un crucifix en aluminium poli... C'est tout.
    20 h 30. Le fils Merger se rend à La Boisserie. Le cercueil est placé dans leur vieille camionnette. La mise en bière durera une demi-heure.
    Dans le salon, autour de la famille réunie, le cercueil sera mis par terre. Un à un, défileront devant le corps, le général de Boissieu, les deux plus grands petits-enfants, Elisabeth de Boissieu, Philippe de Gaulle, sa femme et Mme de Gaulle. Chacun, l'un après l'autre, dans cet ordre, baisera le front froid de l'homme allongé. Sur ce front luit encore la trace de l'huile sainte.
    La famille ensuite se replace à la tête du corps. Les deux ouvriers, aidés des deux chauffeurs (Paul Fontenil est rentré dans la journée de Paris) placeront le corps dans la bière. Mme de Gaulle refuse le capitonnage que Merger se propose de mettre. C'est à peine si l'on accepte d'étendre un papier blanc sur le fond de la caisse pour masquer les copeaux de bois. Un petit oreiller blanc est posé sous la tête du général.

     

     
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