Il n'est pas inutile de réfléchir aux conséquences inexprimées de la présidence
de Barack Obama. Par exemple, si l'on se place d'un point de vue éthique, il semble intéressant de remarquer que la montée en puissance de M. Obama ne résulte pas seulement de son action
personnelle mais plus largement de ce que nous avons réalisé, nous électeurs et citoyens. Cette nouvelle présidence n'est pas seulement le fruit d'un hasard extraordinaire, mais celui d'une
action civique collective, concertée, sinon désespérée.
Pendant au moins les huit dernières années, les démocrates comme les républicains ont eu tendance à voir en notre gouvernement
l'aboutissement d'une inexplicable malchance avec des effets malsains dont nous avons préféré ignorer les causes et dont nous ne voulions pas nous sentir responsables.
En général, les Américains n'aiment guère leur gouvernement et se méfient de son interventionnisme. Notre méfiance s'exprime par
de l'indifférence, sauf en de rares circonstances : lorsque nous nous sentons personnellement en danger ou en situation de perdre de l'argent. Nous reprochons alors à notre gouvernement de ne
pas faire assez pour nous. Fait symptomatique : tous ceux avec lesquels j'ai parlé au cours de ces deux dernières années refusaient d'assumer le choix de George Bush. Notamment les élus
représentant les électeurs qui ont voté pour lui. J'ai tenté de le faire admettre à quelques amis républicains. J'ai même écrit un long roman dont une partie du thème politique était, cette
fois, de blâmer les démocrates pour être restés indifférents et ne pas avoir saisi leur chance en 2000. Tous mes efforts ont été infructueux. Il y a un problème lorsque personne ne revendique
le choix du gouvernement en place. Surtout quand, dans le même temps, nous prétendons à travers le monde avoir une société participative, démocratique dont les autres devraient s'inspirer.
Cette fuite des responsabilités nuit à l'esprit américain.
La romancière anglaise George Eliot a écrit un jour que la vie publique conditionne la vie privée. Et lorsque le gouvernement
est mauvais et que personne ne se sent concerné, c'est l'ensemble de la société qui est en danger. Nous prenons alors l'habitude de penser sans but. Une démarche susceptible de générer le
totalitarisme et la démagogie. Où de simples évidences se transforment en mensonges. C'est ce qui est arrivé à notre pays. Pensez à notre économie. Pensez à notre action sur l'environnement.
Pensez aux armes de destruction massive qui n'ont jamais existé. On pourrait étrangement dire qu'une période soviétique a dominé la vie politique américaine. Or la meilleure façon de maintenir
un minimum de contact avec la vérité consisterait à préserver ce sens des responsabilités.
Il est tout aussi étrange de croire que l'Amérique avance dans l'inconnu Obama avec une conscience claire de son destin. Cette
présidence nous offre au moins l'occasion d'une introspection. Ce en quoi nous n'avons pas été très bons jusqu'à présent.
Voici quelques autres effets de l'élection d'Obama, fondés sur mon intuition d'écrivain et mes observations
personnelles.
D'abord, quelque chose sonne faux chez tous ces républicains qui m'ont avoué avoir changé de camp. L'homme de gauche que je suis
veut croire qu'ils ont eu la révélation Obama, qu'ils se sont fatigués de tout ce que Bush représentait et que, par patriotisme et bon sens et aussi parce qu'ils ont eu le courage de
reconnaître la vacuité de leurs convictions, ils ont basculé pour accomplir l'impensable : voter démocrate. Voter pour un homme noir. Sauf que ce sont les mêmes qui ont déjà voté pour Bush. Et
pas seulement une fois. Et ces républicains sont les mêmes qui n'avaient pas envie de parler avec moi quand je leur demandais de m'expliquer les raisons pour lesquelles ils se montraient
partisans de Bush. Franchement, je ne leur fais pas confiance. Je ne fais pas confiance à leur jugement bancal pour l'avenir de mon pays. Un avenir qui promet d'être douloureux, coûteux et
rempli d'incertitudes et qui nécessite un gouvernement stable, capable de reposer sur un électorat lui aussi stable, pragmatique et clairvoyant.
Je ne dis pas que je souhaite forcément un second mandat d'Obama. Après tout, il pourrait échouer. Mais la nature particulière
de son mandat et l'importance qu'il revêt pour l'avenir de l'Amérique vont pourtant apporter quelque chose de fondamental et de nouveau. Et vont aussi exiger de la vigilance.
Deuxièmement : la réussite grandiose d'Obama lui a assurément donné un statut protecteur aux yeux du public. Mais cette
singularité pourrait voler en éclats dans le tourbillon de la gouvernance et il pourrait alors devenir plus vulnérable que tout autre président. Voilà la double contrainte de la « donnée
raciale », une caractéristique de l'esprit américain et qui n'est pas près de disparaître au motif qu'un Noir est devenu président. Dans la mesure où un candidat noir peut être jugé indigne de
se présenter, il suscite, une fois élu, une attente disproportionnée de la part de l'opinion. Certes, il est encourageant de voir que l'élection d'Obama a asséné un coup au racisme en Amérique.
Certes, il ne fait pas de doute que ce succès représente un pas en avant formidable pour anéantir le fait de penser en termes de race dans notre pays. Mais il est fort probable que cette
conscience raciale progressera malgré tout dans les rangs républicains de façon souterraine. Si Obama échoue, ce sera pire. Son statut extraordinaire de « président à part » capable de tout
changer deviendra rapidement son fardeau. Et celui de tout le pays puisque la donnée raciale reprendra de la vigueur. C'est le risque de la présidence Obama. Mais un risque
calculé.
Après l'élection, j'ai écrit à un ami d'enfance originaire du Mississippi. Et je lui ai demandé son sentiment sur Obama car
j'imaginais qu'il ne l'avait pas soutenu. Mon ami est blanc, conservateur, évangéliste et républicain. « Je n'ai pas voté pour Obama, c'est vrai, m'a répondu mon ami. Mais
j'ai prié pour lui. Je m'en suis remis à Dieu. Je pense que beaucoup de gens de mon bord ont ressenti ça. Que tout se passe pour le mieux pour lui et pour nous. » En essayant de rester positif
dans ma réponse, j'ai écrit que « je ne pouvais espérer une meilleure réaction ». Je veux dire par là que ce soutien d'un authentique républicain me confirme que l'Amérique ne peut
plus être coupée en deux comme à l'époque où Bush a volé l'élection de 2000. Mais l'état d'esprit des opposants à Obama (48 % des électeurs après tout), qui préféraient l'alternative John
McCain-Sarah Palin, ne conditionnera pas seulement le pragmatisme du président, mais aussi sa capacité à unifier le pays. Ces opposants loyaux, connus pour leur sens élevé du civisme, pèseront
beaucoup plus que prévu au cours des quatre, voire des huit prochaines années.
Durant ces deux dernières années de campagne interminable et paralysante, nombre d'entre nous s'étaient engagés à quitter le
pays pour toujours si les républicains remportaient l'élection. Beaucoup sont d'ailleurs partis après les deux victoires de Bush. Et même si c'est plus facile à dire qu'à faire, je pense que je
serais parti aussi, convaincu de ne plus reconnaître le pays dans lequel j'étais né.
S'exiler n'a jamais représenté en soi un acte noble. Protester ou se résigner non plus. Ceux qui franchissent le pas
apparaissent comme inconsistants, impulsifs, irréfléchis. Après tout, quel autre meilleur endroit que celui où vous êtes né et auquel vous avez toujours appartenu ? Ne serait-il pas prématuré
de partir maintenant ? Pourquoi laisser votre pays dans les mains des citoyens les moins capables ? Il y a de multiples arguments. En outre, j'ai 64 ans. Qu'est-ce que mon départ aurait changé
pour les autres ? Et pour moi ?
Or voilà qu'avec la victoire d'Obama toutes ces questions ont disparu. En un instant, la notion de lieu de vie est devenue une
qualité profonde de l'Amérique. J'ai réalisé que je VIVRAIS ici. Et seulement ici, probablement jusqu'à ma mort. Je n'avais jamais réellement songé à cette idée. Les Européens l'admettent plus
facilement, habitués à la stabilité géographique. Mais ce n'est pas le cas chez nous. Nous venons tous d'endroits différents et sommes toujours appelés à bouger. J'appartiens, en outre, à une
génération qui a toujours gardé cette option de l'exil ouverte.
La surprenante élection d'Obama a scellé la conviction de beaucoup d'Américains. De tous ceux qui commençaient à désespérer de
la vie. C'est ici que nous voulons vivre et mourir. Même en ces temps de guerre, de lugubres perspectives économiques et de lassitude spirituelle. Finalement, nous souffrons pour le
meilleur.
Si la vie publique détermine la vie privée, comme le souligne George Eliot, alors, grâce à cette élection, notre attachement et
notre sens de la responsabilité vis-à-vis de notre pays nous ont rendus plus lucides.