Partager l'article ! Un Premier ministre cannibalisé.: Conseillers, amis, experts ou fidèles du président Le vrai gouvernement de la France ...
Ses prédécesseurs s'estimaient en charge de l'essentiel. Sarkozy s'occupe de tout. Dans cette tâche
écrasante, il s'appuie sur qui bon lui semble. Le gouvernement n'est plus dans le gouvernement. Revue de détail de ceux qui sont aux commandes de la république
sarkozyenne
La Constitution comporte, on le sait, une disposition à géométrie variable : l'article 20. Il dispose que «le gouvernement
détermine et conduit la politique de la nation», mais n'a jamais été appliqué que pendant les cohabitations. Hors ces périodes, la prééminence présidentielle est la règle depuis 1958. De de
Gaulle à Chirac, pourtant, les gouvernements et leurs chefs ont toujours occupé une place éminente dans la République. L'ère Chirac a même vu l'empire du Premier ministre s'étendre : un Juppé, un
Villepin ont été les vrais patrons de l'exécutif, Chirac se contentant d'un rôle de super-ministre des Affaires étrangères.
Ce temps-là est révolu. Seul existe désormais le président. Au commencement est Sarkozy. A la fin aussi... Et celui-ci, plutôt qu'avec les ministres en titre, gouverne avec ses conseillers les
plus proches, quelques amis intimes et une poignée d'experts. Ils forment le «vrai» gouvernement de la France. Inventaire. ?
Un Premier ministre cannibalisé
«Je m'adapte» : c'est aujourd'hui le maître mot de François Fillon. Choisissant de sourire d'une situation qui lui a paru quelques mois durant, en 2007,
insupportable, le Premier ministre positive sa relation avec le président de la République. Il ne se formalise pas que celui-ci se réserve toutes les annonces d'importance, assurant jouer un rôle
central dans la mise au point des différentes mesures gouvernementales : il serait au courant de tout et toujours présent dans les cercles restreints où les décisions sont prises. style="display:
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La réalité est plus cruelle : sitôt élu, Sarkozy a annexé la résidence de week-end des Premiers ministres, le pavillon de la Lanterne, dans la forêt de Marly. Tout un symbole. Depuis, il ne cesse
de piétiner les plates-bandes de Matignon. Le chef de l'Etat s'autosaisit de tous les dossiers, et rend tous les arbitrages importants. En présence du Premier ministre il est vrai, mais les
allers et retours permanents de François Fillon entre l'Elysée et Matignon illustrent sa perte de pouvoir. Voilà un an, il s'est formalisé d'être ravalé par Sarkozy au rang de «collaborateur». De
fait, il n'est plus aujourd'hui qu'un «collaborateur» parmi d'autres.
Cette rétrogradation est, pour beaucoup d'observateurs, la conséquence logique du quinquennat : avec un mandat plus court, le président se retrouve naturellement en première ligne. «On vit le
premier vrai quinquennat, explique un ministre. Le quinquennat chiraquien n'a été que le prolongement de son septennat : Chirac n'a rien changé à ses habitudes. Sarkozy, au contraire, se comporte
en patron, le Premier ministre exécute.» La nécrose de Matignon doit cependant beaucoup au tempérament de l'actuel hôte de l'Elysée. Fillon n'a même pas le droit de se plaindre ! «Pourquoi il
n'est pas heureux ? Il est Premier ministre !» répétait l'an dernier le président : à ses yeux, Fillon devrait le remercier tous les jours de l'avoir nommé à Matignon, même transformé en coquille
vide. En vérité, le Premier ministre en titre ne sauvegarde un semblant de pouvoir que parce que Matignon a un domaine réservé : les Assemblées. Depuis la récente révision constitutionnelle, le
président peut s'exprimer devant le Congrès une fois par an. Mais le suivi du travail parlementaire revient encore au Premier ministre. Pour combien de temps ?
«Nous ne sommes pas des marionnettes», s'insurge Eric Woerth, ministre du Budget, quand on suggère devant lui que le gouvernement ressemble à un théâtre d'ombres.
Comme lui, ses collègues gèrent pourtant le plus souvent des décisions prises par le président et son entourage. Le cas le plus flagrant est celui de Christine Lagarde. La ministre de l'Economie
présente la particularité d'être plus respectée par le président des Etats-Unis que par le président de la République française. George Bush apprécie son élégance et son anglais impeccable,
Nicolas Sarkozy peste souvent contre son look trop Marie-Chantal et ses approximations langagières (en français). Clemenceau professait que la guerre était une affaire trop sérieuse pour être
laissée aux militaires. Sarkozy pense que l'Economie est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée au ministère de l'Economie. A Christine Lagarde d'assurer le service après-vente.
Dans ce théâtre d'ombres, il y a pourtant des premiers et des seconds rôles. Les bons éléments, désignés par Sarkozy, ont le privilège de siéger au «G7», qu'il réunit périodiquement. Fait
remarquable, le critère qui a présidé à cette sélection n'est pas l'expertise, mais la fibre politique. Membre éminent du «G7», Xavier Bertrand n'est pas plus le vrai ministre des Affaires
sociales que Christine Lagarde n'est la vraie ministre de l'Economie. Lui aussi est supplanté par le conseiller ad hoc de l'Elysée, Raymond Soubie, qui, dans un livre récent (1), qualifie
Bertrand de «très bon élève». C'est dire qui est le maître ! Mais Bertrand est devenu l'un des piliers de la sarkozie en relayant avec zèle la parole présidentielle. Déjà secrétaire général
adjoint de l'UMP, il devrait en devenir le secrétaire général en janvier prochain.
De la même façon, l'importance d'un Brice Hortefeux ne se mesure pas à sa fonction, controversée, de ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale. Un temps marginalisé pour cause de
mauvaises relations avec Cécilia, Hortefeux est redevenu incontournable : la vice-présidence de l'UMP, le ministère de l'Intérieur, et peut- être un jour Matignon... Tout paraît à sa portée.
Comment s'en étonner ? Le président n'accepte autour de lui que des «collaborateurs». Son plus vieux et dévoué collaborateur, Hortefeux, a donc vocation à monter, monter....
Un cabinet à l'américaine
Sarkozy n'est pas le premier président à avoir élevé certains de ses conseillers au rang de barons du régime. Dominique de Villepin, du temps où il était
secrétaire général de l'Elysée, sous Chirac, Michel Charasse, conseiller politique de Mtterrand, ont été des plaques tournantes, cornaquant nombre de ministres. La nouveauté, c'est que l'ensemble
du cabinet élyséen constitue désormais un pack autrement plus puissant que le pack gouvernemental. A la limite, le vrai gouvernement de la France aujourd'hui, ce sont les Sarko boys.
Symbole de ce renversement : ces hommes de l'ombre sont devenus des hommes publics. Pour mieux asseoir sa domination sur l'exécutif, Sarkozy les autorise à prendre la parole dans les médias.
Aimant à instaurer au quotidien des rapports affectifs, le chef de l'Etat ne gouverne cependant qu'avec sa garde rapprochée : il ignore jusqu'au nom de certains conseillers élyséens. Ils sont
quatre à jouir de sa confiance absolue : Claude Guéant, le secrétaire général, et vrai numéro deux de l'exécutif; François Pérol, le secrétaire général adjoint, en charge des dossiers
économiques, dont le rôle s'est encore accru avec la crise financière; Raymond Soubie, la vigie sociale, qui représente pour le président le nec plus ultra dans son domaine; Patrick Ouart, le
conseiller justice, qui a désormais supplanté Rachida Dati.
A ces quatre mousquetaires, il faut adjoindre le sherpa et la plume. Déjà, à l'Elysée avec Chirac, Jean-David Levitte corrige inlassablement les approximations de Bernard Kouchner. Henri Guaino
est beaucoup plus que le parolier du président : un de ses maîtres à penser.
Des amis très présents
Longtemps Sarkozy s'est couché de bonne heure, assurant fuir les dîners et les mondanités. Au fil des années, il s'est pourtant tissé un puissant réseau d'amis dans
le Tout-Paris, en particulier chez les grands patrons. Quels sont ceux qui jouent aujourd'hui un rôle majeur ? Accro du téléphone, l'oreille toujours vissée à son portable, le chef de l'Etat les
consulte tous. Nous avons pris le parti d'écarter les amis proches qui sont accaparés par leurs jobs : Martin Bouygues, le meilleur ami peut-être, Nicolas Bazire, le témoin de mariage, numéro
deux de LVMH, ou Henri de Castries, PDG d'Axa. L'archétype de l'ami disponible, c'est Alain Mnc : ce conseilleur-né voit régulièrement le président, lui soumettant toujours une batterie d'idées
décoiffantes.
Un trait de caractère ne se dément pas chez Sarkozy : il aime les hommes âgés. Ayant tendance à voir dans tout contemporain un rival en puissance, il consulte volontiers les anciens. Il garde une
grande fidélité à Edouard Balladur, qui le fit ministre du Budget à 38 ans. Chez les patrons, son sage préféré est Antoine Bernheim, un des visiteurs du soir les plus assidus.
Au-delà de ces proches, le président aime à collaborer avec des hommes dont il a croisé la route et qu'il crédite d'être des références dans leurs domaines respectifs. Il a beaucoup sollicité
Mchel Pébereau, président de BNP Paribas, depuis le krach. Même si leurs rapports personnels ne sont pas idylliques, il voit environ une fois par mois Nicolas Hulot pour le domaine de l'écologie.
Tout en se défendant d'être un manipulateur, le président aime être informé sur les petites et les grandes affaires : sur ce terrain, son interlocuteur est Bernard Squarcini, le patron de la
Direction centrale du Renseignement intérieur, née de la fusion de la DST et des RG. Depuis son élection, Sarkozy s'est aussi pris de passion pour Claude Allègre : il a dit publiquement qu'il
aimerait en faire un ministre, il le rencontre souvent, l'interrogeant sur tous les sujets.
Et les femmes ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que la Sarko team n'est pas très paritaire. Dans la bande de mâles pas franchement jeunes qui nous gouvernent - plus de 56 ans de moyenne d'âge
-, la seule femme qui émerge, c'est «Carlita». Le président consultait sa précédente épouse, Cécilia, sur le choix des hommes. Il écoute Carla sur le fond, au moment de l'affaire Petrella comme
sur la diversité et les questions culturelles.
(1)«Le Chouchou», par Christophe Jakubyszyn et Muriel Pleynet (Ed. Anne Carrière).
Depuis 2002, il est l'irremplaçable bras droit de Sarkozy. Relation avec les ministres, annonce de réformes ou pédagogie de la
pensée présidentielle, services secrets, police, défense : le secrétaire général de l'Elysée a l'oeil à tout. Le parfait complément du patron. Le calme et la courtoisie en
plus.
Le caillou dans la chaussure, le seul non-sarkozyste de la bande. En plaidant pour «la coproduction» législative, le président du
groupe UMP à l'Assemblée entend faire respecter les prérogatives du Parlement. Sarkozy ne l'aime guère mais doit faire avec.
De Joseph Fontanet (en 1969) à Nicolas Sarkozy, cela fait bientôt quarante ans que Raymond Soubie, 68 ans, pratique les affaires
sociales. C'est peu dire qu'il a l'oreille du chef de l'Etat. En fait, c'est souvent lui qui décide. Et les autres qui exécutent : Xavier Bertrand, le ministre du Travail, et tous ses secrétaires
d'Etat. Et même Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'Emploi, qui dépend pourtant de Christine Lagarde (voir «N. O.» n° 2296 du 6 novembre, p. 90).
BNP Paribas ayant mieux résisté que beaucoup de ses concurrentes au séisme parti des Etats-Unis, son président s'est imposé comme
l'expert le plus écouté par Nicolas Sarkozy pour imaginer les solutions de sortie de crise («N. O.» du 16 octobre). Il est aussi très impliqué dans le processus de réforme de l'Etat cher à Claude
Guéant.
Heureusement pour le Premier ministre qu'il lui reste le Parlement. Là, il bénéficie d'une vraie popularité : les députés
l'apprécient beaucoup. Mais même sur ce terrain, l'Elysée veille : Sarkozy est de plus en plus attentif aux humeurs du groupe UMP.
Exception notable : Darcos est bien le vrai ministre de l'Education. En titre et en faits. Son sens politique a aussi fait de lui
un membre du «G7». Darcos et sa femme, Laure, ont même su tisser des liens personnels avec le président et Carla.
Le ministre de l'Immigration sait tout des intentions du président. Disponible pour toutes les tâches, il se flatte d'être
dépourvu d'ambition personnelle, au contraire d un Copé ou d'un Bertrand. «Nicolas et moi, c'en à la vie à la mort», proclame-t-il.
Objectif : le secrétariat général de l'UMP. Le ministre du Travail et des Relations sociales se fait fort d'animer une formation
quelque peu en sommeil depuis l'accession de son président à l'Elysée. Toujours prêt ! C'est sa seule ligne de conduite...
Avec quelque coquetterie, il se plaint volontiers d'être vieux et oublié. Il ne faut pas s'y tromper : le président de l'assureur
Generali, 83 ans, fort de sa longue expérience et de son inépuisable carnet de relations, est l'un de ces sages que Nicolas Sarkozy aime consulter. En janvier, il l'a décoré de la plus haute
distinction de la République, la grand-croix de la Légion d'honneur.
Sarkozy a du mal à prendre au sérieux Jean-Louis Borloo, ministre en titre de l'Ecologie : il le croit surtout soucieux de sa
carrière personnelle. Dans ces conditions, le président est comme les Français : il voit dans Hulot, qu'il rencontre une fois par mois, le vrai Monsieur Ecologie.
Avec la réforme de la carte territoriale, l'ancien Premier ministre se voit confier la présidence d'une nouvelle commission.
Balladur et Sarkozy forment un couple étrange : en étant élu à l'Elysée, l'élève a surpassé le maître. Mais entre eux l'affection prime.
L'ouverture, c'est un des dadas du président. Au prochain remaniement, il en remettra une couche. Sur ses tablettes, Jack Lang
mais aussi et surtout Claude Allègre, l'ex-ministre de l'Education et proche de Lionel Jospin, dont il goûte la liberté de penser.
L'ancien séguiniste poursuit à l'Elysée la tâche qui lui a si bien réussi pendant la campagne : l'écriture de discours denses,
truffés de références historiques. Mais il veille aussi à ce que le président ne tombe pas du côté de la pensée unique et des «technos» de Bruxelles. De ce point de vue, la crise l'a
servi.
La seule femme membre du «G7», alors qu'elle n'est que secrétaire d'Etat. Sarkozy aime le parler direct de cette femme sans gêne.
Il retrouve en elle le jeune chien fou qu'il était au début de sa carrière. Avec Nadine Morano, la droite a peut-être trouvé sa Sarah Palin...
Pour savoir ce que le président pense tout bas, il suffit de lire les communiqués que ce député UMP des Hauts-de-Seine pond à
longueur de journée. Ancien attaché parlementaire de Sarkozy, Lefebvre est devenu en quelques mois son meilleur porte-parole.
Historien et expert de l'opinion, il a puissamment contribué à la victoire de Sarkozy en lui fournissant le logiciel permettant de
siphonner les voix du Front national. Bien que ne possédant pas de bureau à l'Elysée, ce souverainiste-libéral-catholique a plus que jamais l'oreille du prince. (Lire p. 54 l'enquête de Carole
Barjon.)