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Publié le 09/10/2008 N°1882 Le Point
Saïd Mahrane
« J'ai juste dit la vérité. » Henri Guaino, modeste. Un oxymore ? On le croirait si dans ses yeux ne s'attisait ce petit feu triomphant. Et pour cause. Le séisme financier, le conseiller spécial du président de la République l'avait dit et prédit. Voilà plus de vingt ans, en effet, qu'il dénonce la « perversion des valeurs du capitalisme », les partisans de l'autorégulation et qu'il en appelle à un Etat nourricier et garde-fou. Seulement, Guaino labourait la mer. A l'est, le Mur tombait ; à l'ouest, Wall Street touchait le ciel. Et le prophète du malheur s'entendait dire : « Sois plume et tais-toi ! » Il sera plume. Et épée ! Après la campagne de Chirac en 1995, Nicolas Sarkozy, candidat à la présidentielle de 2007, lui offre une audience nationale. Si sa plume va correctement, la victoire est au bout, telle est sa réputation.
Cette constance idéologique (il n'aime pas le mot) lui vaut aujourd'hui reconnaissance. Lui que l'on disait hors jeu, poussiéreux, sur le départ, redevient audible. Lui que l'on suppose-en « off »- « dangereux », ombrageux, pessimiste, est maintenant sollicité pour sa lucidité. Mission : « Il faut penser le nouveau monde. Un monde où les Etats interviendront. Un monde où la conception du marché aura changé, car la situation l'impose, c'est ainsi. Nous vivons un moment sans précédent. » Fichtre ! Voilà que celui qui a si souvent convoqué l'Histoire conjugue tout au futur... Et ressort, faraud, alors qu'on le croyait mort, le concept de « politique de civilisation ».
Si le cheveu est devenu gris, la ride frontale plus marquée, ses mots sont les mêmes. Et, dorénavant, même si certains de ses collègues conseillers affichent ostensiblement un mépris à son égard, on l'écoute. On l'applaudit, même. Preuve en est le discours de Toulon, jumeau de celui d'Agen prononcé en 2006 par Sarkozy. Guaino en est l'auteur. Il a bataillé ferme, après relecture de Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, et François Pérol, le secrétaire général adjoint, pour qu'y figure ce mot qui lui est si cher : « relance ». « Vous avez envie de vous lever et de le suivre », s'engoue une amie. « La structure du discours prouve qu'il n'a rien compris. C'est une dénonciation emphatique du système suivie d'un catalogue de mesures banales », s'emporte un ancien ami, l'économiste Emmanuel Todd.
Guaino a aussi la parole. Dans la même journée, on l'a entendu demander la mise entre parenthèses des critères de Maastricht et affirmer que le temps n'est pas au débat parlementaire. C'était le jeudi 2 octobre. Les députés de l'UMP s'étaient retrouvés à Antibes pour leurs journées parlementaires. La veille, ils s'étaient juré que rien, pas un mot, ne viendrait troubler leur raout. Puis la dépêche est tombée : « Le respect des critères de Maastricht n'est pas "une priorité" en temps de crise », estime Guaino. Tempête sur Antibes : Jean-François Copé est furieux. Eric Woerth aussi. Dans son avion pour Paris, Christine Lagarde fulmine. Savent-ils seulement que Guaino a évoqué, la veille, le sujet avec Nicolas Sarkozy, sans que celui-ci trouve quelque chose à redire ? Est-ce un hasard si, deux jours plus tard, lors du minisommet de l'Elysée, les chefs d'Etat et de gouvernement ont réclamé de la « flexibilité », mesure prévue en cas de « circonstances exceptionnelles », dans l'application du pacte de stabilité ? Mais il était déjà trop tard. Guaino, l'homme qui rendit obsolète l'image du conseiller muet, vécut un « jeudi noir ».
Puis on l'a rencontré. Le soir même, dans son bureau. Dans ce bureau présenté il y a peu encore comme un mouroir. Douce revanche sur ces augures ? « Me réjouir en ces temps difficiles serait une faillite morale », note-t-il. Il a vécu la séquence bling-bling du président, le discours de Latran sur la laïcité positive, les propos sur les « caisses vides » de l'Etat, la réforme des institutions et la condescendance de Claude Guéant, en serrant les dents. Naguère, il aurait déjà « rendu [son] tablier », comme il dit. Mais, à 51 ans, « on gagne encore en sagesse », sourit-il, ajoutant ne pas être « un démissionnaire congénital ». Confession : « C'est vrai que j'ai connu des moments plus enthousiastes que d'autres. Et puis, je ne suis pas président de la République, il faut accepter certaines choses... » Serrer les dents...
« Individualiste, caractériel, habité »
L'homme est peigné. La fatigue et le stress sont sur ses traits et dans sa voix (toujours ce maudit raclement de gorge). Un peu plus tôt, il avait Copé au téléphone. Ce fut « courtois », dit-il, comme souvent quand Guaino décroche son combiné pour s'expliquer avec tel ou tel élu. « Ils me disent parfois [il mime leur crainte] : "Moi, personnellement, ton discours ne me dérange pas, mais les autres ne sont pas toujours contents..." » Il reste de l'enfant chez Guaino, un enfant castagneur : « Tous ceux qui m'attaquent de façon anonyme, je les prends quand ils veulent en débat à la télévision ou à la radio. » La télé ou la radio... Guaino en raffole ! Il est de ceux qui pensent que l'élection bride l'audace. Stérilise la pensée. « J'assume ne pas être proche du peuple, après c'est une question d'intuition et d'intelligence », estime-t-il. En bon gaulliste, il se fout des partis et des réseaux. La nation, pour lui, vaut tout, est tout : « Moi, je suis libre. Je ne suis candidat à rien. Je peux dire non sans problème. » De lui Elisabeth Lévy, cofondatrice de la fondation Marc-Bloch (rebaptisée du 2-Mars, date de sa création), dont Guaino fut membre, dresse un juste portrait : « Il peut être cassant, donner l'impression d'être arrogant. Il est individualiste et caractériel, mais Guaino est avant tout habité , dit-elle. C'est un vrai patriote qui n'a rien de sectaire. Après, les attaques contre lui tiennent souvent à la jalousie de cour. » « Habité », c'est le mot qu'on cherchait. « Guaino, c'est Guai-non » a coutume de dire son ancien compagnon de route souverainiste William Abitbol. « Il y a une cohérence absolue dans ses propos, reconnaît l'ancien conseiller de Charles Pasqua. Guaino a toujours affirmé : "In fine, il n'y a que l'Etat." Il est entier, même s'il a su mettre de l'eau dans son vin. Mais au moins, lui, il a du vin... »
Le conseiller spécial du président porte les espoirs de la famille républicaine, dont il est l'unique représentant à l'Elysée. « Guaino est un des rares politiques qui lie l'action et la pensée , dit de lui Jean-Pierre Chevènement, le président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen, devenu sénateur. Il nous est souvent arrivé de combattre ensemble les thuriféraires du tout-marché. »
Relativisons : Guaino n'est pas le seul à avoir annoncé les prémices de la crise financière. D'ailleurs, lui-même le dit : « Les économistes Maurice Allais, Henri Bourguinat et Jean-Paul Fitoussi ont fait la même analyse. » Et parmi les politiques ? Sans hésiter, il cite : « Chevènement et, bien sûr, Séguin. » Philippe Séguin, bien sûr... Guaino fut son collaborateur au début des années 90. Ils partagent une même vision de la France et un même orgueil (auto)destructeur qui aura raison de leur relation.
Samedi 27 septembre. Seul assis à son rang, muré dans son silence, le premier président de la Cour des comptes assiste au match PSG-Grenoble. C'est la mi-temps. C'est l'heure de la Gitane sans filtre. Que pense-t-il de la crise financière ? Ça ne l'étonne pas. Guaino a-t-il vu juste ? Silence. Il recrache la fumée bleue de sa cigarette, lève haut les sourcils et hoche la tête : oui !
A un journaliste qui lui posait récemment la même question, Edouard Balladur répondit, de façon plus énergique, qu'il n'avait « pas attendu M. Guaino pour annoncer ce risque ». Pas faux. « Balladur a en effet dit des choses pertinentes », atteste Guaino.
Il est presque 21 heures. Le conseiller spécial, avachi sur sa chaise d'un velours tout républicain, a maintenant les yeux rougis. Depuis le début de la crise, il dort peu. Comme s'il ne voulait rien rater du film : « Nous vivons un moment historique. » Pour la circonstance, il relit « Civilisation matérielle, économie et capitalisme », de Fernand Braudel. Dans ses rares moments d'évasion, il feuillette une biographie de Péguy.
Qui est Henri Guaino ? Un politique, un économiste, un historien, un écrivain ? On ne le saura pas. Lui-même l'ignore.