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Publié le 21/08/2008 N°1875 Le Point

Le tourniquet des grâces et disgrâces

Les ministres se bousculent pour être dans le premier cercle. On y entre, on en sort. De Brice Hortefeux à Rachida Dati, revue de détail des allers-retours.

Anna Bitton


A la fin de la campagne présidentielle, il y eut de longues semaines où il n'osait même plus parler d'avenir politique, tant le sien, qui aurait dû être radieux, lui paraissait alors incertain, tant « Nicolas » , son ami de trente et un ans, le tenait à distance... Aujourd'hui, à peine plus d'une année après, Brice Hortefeux est, avec l'aval du même « Nicolas » , dans le casting des premiers ministrables... Ce géant blond et travailleur n'avait même jamais osé en rêver...

« Ça y est, la magie est revenue », se réjouit un ami du ministre de l'Immigration. La « magie ». C'est dire la part d'irrationnel dans les penchants inattendus, les rejets fulgurants et les retours de flamme de l'hyperaffectif Sarkozy. C'est dire si, au sein de la cour du nouveau roi républicain-qui n'a rien à envier à celles de ses prédécesseurs-, les disgrâces savent se faire injustes et les grâces exquises. C'est dire si, dans le coeur et l'estime du souverain, aucune position n'est jamais acquise, même pour les plus fidèles compagnons. C'est dire s'il suffit d'un rien, d'une toquade du monarque, d'une habile malfaisance, d'une maladresse médiatique, pour passer d'un statut à l'autre. Pour s'élever ou pour déchoir. C'est dire si chacun vit dans ce fol espoir et dans cette crainte entêtante. Les ministres s'en obsèdent, qui se sentent vulnérables au moindre vent, à la moindre humeur. « Nicolas » les a-t-il, ce matin, salués avec la même chaleur que la semaine dernière ? Une ombre ne voilait-elle pas son regard, l'autre jour, quand il se posa sur Nadine Morano ? Elle aurait juré qu'il était mécontent de quelque chose, sans trop bien savoir de quoi... Parce qu'il voit bien que ses oeillades brouillonnes et broussailleuses ne prennent plus, Jean-Louis Borloo, lui, perd toute son énergie à détester Claude Guéant et Xavier Bertrand. Christine Albanel a bien compris que son profil ne prenait pas assez la lumière pour complaire à ce président fou de médias. Michèle Alliot-Marie sait qu'elle n'incarne guère le renouvellement en vogue...

« Ce n'est pas un tueur. »

Ouf, c'est bon, ce jour-là, pendant le conseil des ministres, il a fait un clin d'oeil à Rama Yade, intercepté par une Christine Boutin interloquée. La ministre du Logement n'a pas droit à ce genre d'égard. Un jour d'hiver, Boutin a demandé à l'un de ses collègues s'il voyait de temps en temps le président, en dehors du conseil des ministres. « Moi, je ne le vois jamais », confiait-elle, tristement déroutée. Elle n'a pas, elle, le recours affectif d'un Roger Karoutchi, qui a su sauver sa tête d'ami quand le président, violemment courroucé, souhaitait dézinguer le secrétaire d'Etat chargé des Relations (devenues tempétueuses) avec le Parlement.

Car Sarkozy le sanguin a beau être coutumier d'une vraie brutalité verbale, ses actes sont toujours plusieurs tons en dessous. « Il gueule beaucoup, mais il ne vire pas , atteste Patrick Devedjian. Chirac était un tueur, pas Sarkozy. Il peut être blessant, mais il ne commet pas l'acte. Il a beaucoup d'énergie, il faut que ça sorte. » Et le secrétaire général de l'UMP de citer le « Bloc-notes d'un contre-révolutionnaire », de Piotr Rawicz (1), qui décrit une eau qui se met à « bouillonner en chantant, en sifflant, en hurlant avec fureur. »

Aussi ne faut-il jamais, en sarkozie, désespérer d'un retour d'affection... « Ma force, c'est que j'ai tenu en faisant comme si de rien n'était », analyse à présent Hortefeux, en repensant aux temps difficiles. Aujourd'hui, il n'est guère plus loquace, mais ce qu'il tait le comble : il fut, pour ses 50 ans, invité à un déjeuner familial à l'Elysée, le dimanche de Pentecôte. Avec Carla, ce n'est pas comme avec Cécilia : point de passif, de ressentiment inavoué, de rivalité enfouie. « Lui, c'est mon ministre de l'ADN », l'a taquiné Sarkozy devant sa nouvelle épouse. Voici revenu le temps où « Nicolas » appelle « Brice » plusieurs fois par jour, le consulte à tout propos. De nouveau tourbillonnent autour du meilleur ami les ministres en mal d'amour présidentiel.

Rachida Dati, aujourd'hui, aimerait bien faire comme si de rien n'était, elle aussi. La favorite d'hier fait savoir à ses amis qu'elle a passé tout un dimanche après-midi à la Lanterne, fin juin. Las... Il fallait la voir tourner et tourner encore autour de la table du président, le 14 juillet, pendant le déjeuner à l'hôtel Marigny. Jusqu'à ce qu'au dessert Sarkozy lui propose enfin de s'y asseoir-ce à quoi il avait convié Hortefeux et Morano au tout début du repas... Révolu, le temps où la « soeur » de Cécilia se tenait toujours éclatante aux côtés de « Nicolas » , où ils avaient de longues conversations animées, mezza voce. « Elle a une relation très particulière avec le président », avouait François Fillon, en septembre. Quelque six mois plus tard, la même ne fait pas partie du G7, le fameux groupe des privilégiés triés sur le volet.

Il y a là, outre le talentueux briscard Hortefeux et la porte-flingue qui tire plus vite que son ombre Morano, le poids lourd de demain Xavier Bertrand, le bon élève Xavier Darcos et l'argentier très politique Eric Woerth, ainsi que Luc Chatel et Laurent Wauquiez, que Sarkozy range pêle-mêle dans la catégorie des « jeunes » , en oubliant que le porte-parole du gouvernement, 44 printemps, et le secrétaire d'Etat chargé de l'Emploi, 33 ans, ont une demi-génération d'écart.

Evidemment, les 31 ministres tenus à l'écart, dont le premier d'entre eux, ne cachent pas tout le mal qu'ils pensent de la création de cette très ostracisante task force. « Une mauvaise initiative qui met tout le monde en rage », fulmine l'un. « Un piège, pour Sarkozy et pour les sept ministres », certifie un autre. Car les sept intronisés se doivent de gérer les susceptibilités. Tâche périlleuse. « Tu sais, j'étais à la réunion du G7, le président t'aime beaucoup... » C'est ce qu'a déclaré Chatel à Christine Lagarde, sa ministre de tutelle, qui n'a pas goûté l'attention...

Si en être paraît de bon augure, n'en pas être ne vaut pas désaveu. Parce que les critères qui ont prévalu aux choix sont plus opérationnels que passionnels. Et que la dimension affective reste essentielle, chez Sarkozy. Il n'est que de considérer le cas Dati. Certes, l'ère Carla laisse moins d'espace que naguère à la garde des Sceaux. Mais Sarkozy ne lui a pas retiré sa tendresse. C'est difficile, de condamner un si beau symbole... A fortiori quand vous en êtes le créateur... « Parfois, on se demande si la compétence de Rachida est une question pertinente pour lui », note un proche du président.

Un grand lapinodrome.

Il en est d'autres, restés à l'extérieur dudit G7, que le président apprécie tout particulièrement, à l'instar de Rama Yade ou NKM, pas assez contrôlables pour siéger dans ce cénacle restreint. Il aimerait faire de la secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme la tête de liste en Ile-de-France pour les prochaines élections européennes. « C'est de ma faute. Rama, je l'ai mise sur un sujet impossible, elle est obligée de faire des coups pour exister », la défend-il en petit comité. Quand NKM fit sa sortie musclée contre les « inélégants » et les « lâches », en avril, elle passa très près de la roche Tarpéienne. Ce qui la sauva in extremis : les sondages, et l'estime qu'il porte aux jeunes femmes courageuses. Plus sûrement encore si elles sont, comme la secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie, appréciées de Carla et détestées de Fillon. Car le Premier ministre est assurément, dans la classe gouvernementale, le moins bien en cour auprès du président. « C'est une affaire d'épiderme », confiait Guéant en décembre. La jalousie que le chef du gouvernement développa à l'endroit de Bertrand acheva de le faire trouver très sympathique par Sarkozy. « Ça se passe moins bien », chuchotent toutefois avec un air entendu les ennemis, nombreux, du ministre du Travail. Mais aucun de ceux-là ne trouve à étayer éloquemment ce mauvais présage. Sarkozy a beau adorer que l'on dise du mal devant lui des uns et des autres, « il continue de penser que Bertrand est un très bon pro », rapporte un conseiller élyséen.

« Ceux qui croient ce que Sarkozy dit sont des fous , tranche un ministre, qui refuse de se laisser enfermer dans les terreurs courtisanes. Personne ne peut savoir ce qu'il pense. Il teste les gens, il aime nous mettre en concurrence. Il fait des expérimentations. Il a organisé un grand lapinodrome qui s'appelle le gouvernement. » Foi de lapin-ministre ! §

1. Gallimard, Paris, 1969.

Les patrons sous influence

C'était en décembre 2007, à Shanghai. Nicolas Sarkozy, à la tribune, offrait aux « expats » un discours sur mesure, n'oubliant ni les jeunes, ni les vieux, ni les femmes, ni les beurs. Dans la foule se trouvait un « fan » parmi d'autres : Patrick Kron, le PDG d'Alstom. « Il est incroyable, lâcha Kron , à la fois rigolard et admiratif. Il distribue... Il y en a pour tout le monde. »

La « bête » Sarkozy magnétise les patrons. Pourtant, le chef de l'Etat se fait rare. Même pour les « barons de la République » dont il est proche : Bolloré, Bouygues, Arnault, ou encore Dassault. Il y a le temps de la conquête du pouvoir, où les appuis sont nécessaires, et puis le temps présidentiel... Du coup, les PDG du CAC 40 se pressent dans les voyages présidentiels, aux remises de décorations...

Les souffleurs d'idées sont plus proches du seigneur du Château : Alain Minc, Nicolas Bazire, l'ancien « dircab » d'Edouard Balladur à Matignon devenu bras droit d'Arnault, et Henri de Castries, le patron d'Axa. Et quand il s'agit de Meccano industriel, Michel Pébereau, président du conseil de surveillance de BNP-Paribas, n'est jamais très loin.

Mais le chouchou demeure Patrick Kron, que l'hôte de l'Elysée considère comme le meilleur manager de France. Un atout, mais pas forcément décisif. Le projet de fusion Alstom-Areva, soutenu par Kron et par son actionnaire principal, Bouygues, semble mal en point. Le paradoxe de cette affaire est que le « capitaliste » le plus proche du président, Bouygues, et son manager préféré, Kron, pourraient bien perdre face à Anne Lauvergeon, la patronne d'Areva, dont la cote serait en nette baisse. Le fait d'avoir refusé Bercy en 2007, les déboires d'Areva en Finlande, et de solides ennemis dans le Château ont fait redescendre « Atomic Anne » de plusieurs étages...

C'est là la dure loi de la cour : on peut monter, et aussi redescendre. Arnaud Lagardère, jadis décrit comme le « frère » de Sarkozy, semble moins en grâce. Ennuyeux. Si d'aventure certains cherchaient-comme le dit de nouveau la rumeur-à lancer une offensive sur le groupe Lagardère, cela pourrait encourager les assaillants. Fascinant, le monarque-président, mais aussi stressant, pour certains.

Les courtisans du privé peuvent toutefois se consoler en constatant ce qu'endurent ceux du public. Si Pierre Gadonneix, le PDG d'EDF, moyennement estimé à l'Elysée, ne devrait pas être délogé avant l'expiration de son mandat, à la fin de 2009, Augustin de Romanet, le patron de la Caisse des dépôts, est en situation très délicate avec le Château. Et, dans son cas, c'est le président qui décide... souverainement Etienne Gernelle

« Comme Louis XIV qui voulait la plus belle femme du royaume, Sarkozy s'est marié avec une femme sublime »

Le Point Pour vous, Nicolas Sarkozy, c'est le Roi-Soleil ?

Jean Teulé Absolument. D'ailleurs, ne parle-t-on pas du « château » pour qualifier l'Elysée ? J'ajoute qu'il y a incontestablement du Louis XIV chez Sarkozy. Ce n'est peut-être pas un hasard s'il a piqué la résidence de la Lanterne, qui appartient au domaine de Versailles, à son Premier ministre. La petite taille est également un point commun entre eux. Louis XIV disait à ses artistes : « Je vous confie la chose la plus importante au monde : ma renommée. » Ainsi leur demandait-il de ne pas le représenter tel qu'il était, c'est-à-dire petit et avec ses taches de vérole. Ce qui me fait penser à la première photo de Sarkozy serrant la main de Bush. Les deux hommes sont à la même hauteur, alors que chacun sait que Bush est bien plus grand que notre président. Enfin, comme Louis XIV qui voulait la plus belle fille du royaume, à savoir Mme de Montespan, Sarkozy s'est marié avec une femme sublime, ancien top-modèle.

Comment s'organisait la cour à Versailles ?

Louis XIV établissait une hiérarchie. Quand il disait à une personne : « Je ne vous vois jamais », celle-ci pouvait considérer qu'elle n'existait plus aux yeux du roi. Il mettait en évidence certains courtisans afin de susciter la jalousie des autres. Il allait à Marly comme Sarkozy va à la Lanterne ou au cap Nègre. « Marly, sire ? » lui demandaient les courtisans qui voulaient être du séjour.

Le roi n'avait ni polémiste ni opposition...

En effet, ni polémiste ni opposition, en dehors de M. de Montespan, qui finit en exil... On loue à tort le courage de Molière.

A cette époque, le pays crevait de faim. En Auvergne, les femmes mangeaient leurs enfants. Où est donc la pièce de Molière sur le sujet ? Sans doute était-il trop occupé à tirer le dessus-de-lit du roi, comme il le faisait chaque matin... Propos recueillis par Saïd Mahrane

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