Barack Obama l'intouchable
Scott Olson AFP/Getty Images ¦ Le candidat démocrate à la Maison Blanche Barack Obama, le 27 juillet 2008 à
Chicago
Vous avez le droit de penser le contraire, mais moi je ne crois pas que la presse soit aveuglée par
Obama.
En mars déjà, dans le «Washington Post», Howard Kurtz a prouvé que la presse n’était pas indulgente avec Obama en listant les articles critiques que les journalistes ont publié à propos du passé du candidat: ses liens financiers avec son ami
Antoin «Tony» Rezko, un homme d’affaires qui lève des fonds pour les campagnes politiques et qui a été reconnu coupable de fraude; son amitié avec William Ayers, ancien militant du Weather
Underground (ndlt: mouvement américain d’extrême-gauche qui a commis des attentats aux Etats-Unis dans les années 1970); ses 130 votes d’abstention au Sénat de l’Illinois; ses prises de positions
au Sénat américain qui ont été vues comme un cadeau à une entreprise d’énergie nucléaire qui finance sa campagne; les propos incendiaires de son pasteur, le révérend Jeremiah Wright, etc.
Il faut ajouter à cette liste ces récents articles qui dénoncent les retournements de veste d’Obama. Hendrik Hertzberg, du « New Yorker», explique que
les journaux ont énuméré les «sujets sur lesquels le candidat a changé d’avis: l’Irak, l’avortement, l’aide fédérale aux services sociaux religieux, la peine capitale, le contrôle des armes à feu,
le financement public des campagnes et les écoutes téléphoniques».
Mais ce qu’il y a d’extraordinaire à propos d’Obama et de sa candidature, c’est que quasiment rien de ce que lui envoie la presse ne semble l’atteindre. Et il n’y a pas que la presse qui
n’arrive pas à le toucher. Hillary Clinton a commencé à jeter des pierres à son adversaire même avant les primaires (lire à ce propos l’article de Jake Tapper, de ABC News). Désespérée, elle a ensuite placé la barre de plus en plus haut. Elle a
affirmé qu’il n’était pas préparé à devenir commandant en chef et l’a
accusé d’insulter les
propriétaires d’armes et les croyants. Ces tactiques de dernière minute lui ont peut-être fait gagner des votes mais n’ont pas réussi à ébranler Obama.
On pourrait appeler Obama le «candidat Téflon». Mais on n’a pas encore découvert comment il fait pour ne pas devenir graisseux, à force d’être «hyper-glissant».
En 2006, dans un portrait brossé par Jacob Weisberg dans le magazine «Men’s
Vogue», Obama reconnaît que tous les hommes politiques, y compris lui, ont un «côté reptile». Pour remporter une élection, un politicien doit soigner ses écailles, affûter ses ongles et
apprivoiser sa queue en fouet. On appelle ça la construction d’un personnage, et tout le monde le fait. Mais comparez un peu le personnage qu’Obama s’est forgé et celui de Mitt Romney. Le costume
de Romney n’est fait que de sourires forcés et de mains serrées dans le vide. Obama, au contraire, renvoie l’image d’un personnage remarquablement attractif et authentique. C’est le koala des
iguanes.
A dessein ou par hasard (je penche pour la première option), Obama a pris possession de son image publique dès 1995 en publiant une autobiographie, Les rêves de mon père. Ecrit
avant qu’il ne soit candidat, ce livre qualifie très astucieusement le fait qu’il ait pris de la drogue pendant sa jeunesse comme «une mauvaise décision». Quand le «New York Times» a enquêté de
nouveau sur cette période de la vie d’Obama pour un article du 9 février 2008, il s’attendait sûrement à découvrir des histoires
de dope spectaculaires. Il a au contraire découvert qu’Obama avait probablement exagéré un peu, dans son ouvrage, sa consommation de drogue. Un ami d’Obama, qui finance désormais sa campagne, a dit
au «Times» qu’Obama était plutôt un consommateur de drogue hésitant. «Si quelqu’un lui passait un joint, il tirait une taffe, raconte-t-il. On fumait et on reprenait des bières, mais il en
consommait toujours moins que les autres sur le campus. C’était loin d’être un fêtard.»
L’aisance et la discipline d’Obama lui ont permis de résister à tous les pièges que lui ont tendus la presse et ses adversaires. Quand on lui envoie quelque chose de scandaleux; il
le tourne souvent à son avantage. En juin, quand le web et les télés câblées ont parlé de
l’existence d’une vidéo (c’était faux) sur laquelle Michelle Obama utilisait le mot «whitey» (un terme injurieux) pour parler des blancs, Obama a cloué le bec à la rumeur avec un démenti. Puis
il a accusé la presse de propager
des rumeurs non fondées. Les calomnies ne parviennent à détruire un homme politique que quand elles en appellent à une idée que se font déjà les électeurs du candidat. Mais l’idée que les gens se
font d’Obama est si positive que ses adversaires ont eu du mal à le faire passer pour un poseur de bombes au sens littéral, comme Willian Ayers, ou au sens figuré, comme le révérend Wright. Quand
les artisans de la rumeur le dépeignent comme un radical éduqué dans une madrassa (une école coranique), ces
stratagèmes ont un effet boomerang.
Comme John Robert, le président de la Cour suprême, Obama s’est construit un CV qui contient peu d’éléments embarrassants. A cet égard, le manque de réalisations législatives d’Obama est
un véritable atout. On ne peut pas vous toucher là où vous n’êtes pas – une stratégie qui a aussi fonctionné pour John Roberts.
Obama a sauvé son personnage en laissant la presse mourir de faim. Toutefois, une telle stratégie atteint ses limites quand la course à la Maison blanche tourne en un affrontement entre
deux personnes seulement. Pour l’élection présidentielle, contrairement aux primaires, les électeurs ont tendance à réclamer plus de réponses et moins de gestes.
A un certain moment, il va devoir commencer à répondre aux questions, ce à quoi doit sûrement s’attendre l’ancien journaliste David Axelrod, qui dirige la stratégie d’Obama. La
semaine passée, dans Slate, John Dickerson a sévèrement critiqué les propos ambigus
tenus par Obama dans une interview de Brian Williams (NBC) à propos du «surge». «Il a suggéré avoir toujours
dit que le "surge" ferait baisser la violence en Irak. Ce n’est pas seulement un effet de style. C’est un mensonge», estime John Dickerson.
C’est une chose de s’armer contre la presse, mais s’en est une autre de mentir. Le mensonge ne sied pas bien à Obama – ni à son personnage d’ailleurs.
Posté le 29 juillet, sur Slate
Scott Olson AFP/Getty Images ¦ Le candidat démocrate à la Maison Blanche Barack Obama, le 27 juillet 2008 à Chicago
Jack Shafer; traduction 20minutes.fr
20Minutes.fr, éditions du 01/08/2008 - 19h39
dernière mise à jour : 01/08/2008 - 19h46