vendredi 4 janvier 2008 / "le Patriote"
La Journée mondiale de lutte contre la misère, le 17 octobre, a été l’occasion de revenir sur cette question prégnante, puisque "le taux de pauvreté a enregistré en France sa plus forte hausse depuis sa création : de 11,7 à 12,1% (1)."
Les résultats d’une étude sur les Français et la pauvreté (1) réalisée pour le Secours populaire français " font froid dans le dos". En voici les enseignements.
Près de 3 Français sur 10 affirment avoir déjà connu une période de pauvreté, et une majorité (56%) connaît un proche dans un état de pauvreté. Un risque face auquel une part très importante de la population n’a pas la certitude de pouvoir bénéficier d’un soutien : "4 Français sur 10 pour une aide alimentaire ou un endroit pour se loger... Moins d’un Français sur 2 est sûr de pouvoir bénéficier d’un soutien financier ou d’une aide matérielle."Les Français "étendent" les frontières de l’état de pauvreté. Outre les difficultés pour se nourrir (91%), payer son loyer ou un emprunt immobilier (90%), se soigner (89%), "7 à 8 Français sur 10 considèrent comme pauvres les personnes ayant du mal à s’acheter des vêtements convenables (78%), à envoyer leurs enfants en vacances au moins une fois par an (74%), ou à accéder à des biens ou des activités culturelles et de loisirs (69%)." Ils situent le seuil de pauvreté à un niveau de revenu sensiblement plus élevé que les pouvoirs publics, "très proche du SMIC". Ils sont très pessimistes (80%) quant à une réduction de la pauvreté, surtout dans les milieux populaires (85% chez les ouvriers et employés).
En conclusion, "les résultats illustrent l’écart qui sépare la réalité telle que les Français affirment la vivre ou la ressentir et les indicateurs officiels sur la précarité et la pauvreté.... Ce sujet préoccupe une très forte majorité de Français... qui a le sentiment que la situation des générations futures sera encore plus précaire."
Le Monde titrait sur « l’explosion des inégalités » avec une « smicardisation du salariat, d’une ampleur inédite en Europe », sachant que « en y ajoutant les précaires », ce sont près de « 37,8% de salariés qui perçoivent moins de 1,3 smic… » Par contre, si entre 1998 et 2005, « les 3500 foyers les plus riches de France – sur un total de 35 millions de foyers fiscaux –, qui ont déclaré, en 2005, un revenu moyen de 1,88 million d’euros, ont vu leur revenu réel progresser de 42,6%…, 90% des foyers fiscaux ont dû se contenter d’une hausse de 4,6% »… Quant à « la part des dépenses contraintes » (logement assurances, impôts…) elle est passée de 22% à 45% du budget des ménages entre 1960 et 2006 » (2).
En ces temps sarkestrosiens, le Premier ministre exhale des relents vichyssois contre le Front populaire "coupable d’avoir affaibli la France en 1940", déclare "l’Etat en faillite", sacrifie les services publics et entérine les franchises dites "médicales", mais fait un cadeau royal aux privilégiés. La richesse insolente des uns est le produit des difficultés des autres. Dans les hautes sphères, le fric coule à flots. Exemples…
L’agité de l’Elysée qui ne cesse d’appeler à "l’effort collectif", va bénéficier d’une hausse de 140 % de son salaire qui va atteindre 20.000 euros par mois, sans compter les avantages liés à sa fonction.
L’Union des Industries et Métiers de la Métallurgie (UIMM) est sur la sellette depuis qu’une enquête publique a décelé une caisse noire de 5, puis 500 millions d’euros, destinée, selon son président, à "fluidifier le dialogue social"... Qu’en termes galants ces choses-là sont dites. Véritable "trésor de guerre utilisé pour gérer la paix sociale" (3), c’est-à-dire soutenir des syndicats "modérés" (qualifiés naguère de "jaunes"), briser l’action revendicative, financer les candidats ad hoc...
Selon le mensuel "Capital", les revenus des patrons français ont encore progressé en 2006, avec, pour les 50 mieux payés de France, un revenu moyen de 3,8 millions d’euros sur l’année, "l’équivalent de 316 années de SMIC chacun... En comparaison... la hausse du pouvoir d’achat des ménage est de... 2,3 %."
Cette "envolée" s’explique par "une explosion des résultats des entreprises... soit près de 100 milliards d’euros de bénéfices, 17% de hausse des cours de Bourse pour les sociétés du CAC 40." Mais l’essentiel de leurs revenus provient des dividendes : "30 millions d’euros en moyenne pour les 60 patrons actionnaires les mieux lotis", le record revient au patron de LVMH avec "326 millions d’euros de dividendes". Son "salaire de misère", ose écrire le mensuel, est de 3,9 millions d’euros...
Devant ces chiffres obscènes, qui peut nier que la mondialisation capitaliste plonge les peuples dans un tourbillon d’inégalités et d’injustices ? Une expression le caractérise : l’insécurité sociale. Alors qu’une poignée de nouveaux seigneurs et leurs affidés se gavent sur les flon-flons de la "modernité", des millions d’hommes et de femmes sont privés d’avenir à cause des bas salaires, de la précarité et du chantage au chômage. Le SMIC est, pour les patrons et leurs camelots une "rigidité française", un "archaïsme" à abattre. La "société du risque", chère à Ewald et à Kessler, génère la "damnation sociale" dénoncée par Victor Hugo !
Cette situation est une atteinte aux droits de l’homme, une violence envers celles et ceux qui n’ont que leur travail pour vivre. Casser les solidarités, dresser les salariés les uns contre les autres pour les soumettre au joug patronal, est une violence réelle. Les récents suicides sur le lieu du travail en attestent. Lorsque le patronat, ses économistes et ses journalistes parlent de « modération », ils visent toujours les salaires, jamais les profits !
Martin Hirsch (2ème gauche, tendance Delors), ex-énarque d’Emmaüs, promu "haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté" (sic !), a exhorté les acteurs de l’économie sociale et solidaire à être "punchy" envers "ceux qui sont considérés à tort comme improductifs"... Mais l’ensemble des organisations constatent que "le recul des moyens pour l’accompagnement des personnes vers l’emploi risque à nouveau d’accroître la pauvreté et l’exclusion, de fragiliser la cohésion sociale et la dynamique économique du pays" (4). Avec de tels "défenseurs", si les pauvres ont bien du souci à se faire, les conservateurs ont l’opposition dont ils ont toujours rêvé.
Au 19ème siècle, un philosophe écrivait ceci : "L’organisation du procès de production capitaliste a brisé toute résistance, la génération permanente d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et de la demande de travail, et, partant, le salaire, dans des voies conformes aux besoins de valorisation du capital, la contrainte muette des rapports économiques scelle la domination du capitaliste sur le travailleur." (5)
Depuis, les travailleurs se sont organisés, ils ont fait l’expérience des luttes, et, par des révoltes et des révolutions, ils ont arraché des droits politiques, sociaux et économiques que le patronat et le capital entreprennent aujourd’hui de démolir.
Il nous appartient solidairement d’être "punchy" pour défendre ces biens communs, et dégonfler les "punching-ball"...
Jean-Jacques CASSAR
NOTES : (1) Résultats disponibles sur www.secourspopulaire.fr et www.ipsos.fr/CanalIpsos. (2) Le Monde du 23/10/2007. (3) Libération du 30/10/2007 - Cf. l’Humanité du 3/11/2007. (4) Politis du 11/10/2007. (5) Karl Marx : l’expropriation originelle (chapitres 24 et 25 du Capital) - Georges Labica (Ed. les Nuits rouges).