MAIS pourquoi est-on là, pouvait-on se demander à l'issue de la journée d'audience de mercredi dans le procès Clearstream. La question se posait du moins à en croire les plaidoiries qui se sont succédées devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris. La matinée a débuté par un premier problème de compétence soulevé par Me Pierre-Edouard Gondran de Robert, avocat de Florian Bourges. "Le juge naturel pour le vol et l'abus de confiance, c'est le juge luxembourgeois", assure-t-il. Quant à la transgression de l'obligation de confidentialité reprochée à son client, il s'agit de la non-exécution d'une obligation contractuelle qui doit se traiter devant le conseil des prud'hommes. "Florian Bourges a déjà été rayé de la carte professionnellement, vous n'allez pas refaire le procès civil", insiste Me Gondran de Robert qui réclame la relaxe pour son client. Manqué donc, pour notre tribunal correctionnel.
Et les choses ne s'arrangent pas quand vient le tour des conseils de Dominique de Villepin, très remontés, semble-t-il, par le réquisitoire de la veille. Le procureur Marin a requis mardi 18 mois de prison avec sursis et 45.000 euros d'amende pour complicité de dénonciation calomnieuse "par abstention" contre l'ancien diplomate. Aussi, pendant près de cinq heures, les quatre ténors du Barreau tentent de vider de leur sens les accusations concernant Dominique de Villepin et de prouver que ce dernier est totalement "innocent". Me Olivier d'Antin évoque un "délit improbable" et déplore une accusation "désemparée, divisée". Dans une plaidoirie aussi passionnée que pointue, son confrère Me Luc Brossollet s'en prend lui à un "réquisitoire de couverture". Porté par ses envolées, arpentant la salle d'audience, nuançant chaque mot, le conseil aux cheveux gris en bataille s'offusque d'une voix grave: "l'accusateur le plus efficace, ça sera toujours le fantasme. Voilà la schizophrénie avec laquelle on bâtit l'accusation de celui qui comparaît devant vous", déclare-t-il après s'être étonné que, selon l'ordonnance de renvoi des juges d'instruction, Jean-Louis Gergorin ment continument, sauf quand il s'agit de mettre en cause Dominique de Villepin. De même pour l'"omnimenteur" Imad Lahoud, ainsi que pour général Rondot et ses notes dérangeantes.
Au très attendu Me Olivier Metzner de reprendre la main. Il l'assure: si, comme l'affirme le parquet, Dominique de Villepin
s'était rendu complice de l'affaire Clearstream par "abstention", seraient également concernés "Michèle Alliot-Marie [alors ministre de la Défense, ndlr], Philippe Marland [directeur de cabinet
de la ministre], le général Rondot, la DST et même Bercy". Autrement dit Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Economie. Or "si à Paris on connaît une chambre de compensation, c'est bien à
Bercy". "Mais est-ce que Sarkozy appelle Van Ruymbeke pour dire qu'il n'a pas de compte à Clearstream?" "On attend 2006 pour le dire, on est prudent", mime Me Metzner en direction du ministère
public. Et de poursuivre: "Bien sûr, ils ne sont pas poursuivis et c'est normal car il n'y a pas d'infraction pénale qui leur soit reprochable". Encore manqué donc pour notre tribunal.
Me Henri Leclerc conclura la séance en réclamant l'acquittement de Dominique de Villepin. Acquittement qu'on demande aux assises, alors que devant la chambre correctionnelle on parle de relaxe.
Lapsus qui fait encore penser que, décidément, nous ne serions pas au bon endroit...
Dans cet endroit justement, on a parlé code pénal, jurisprudence, ordonnance de renvoi, mais aussi politique. Toute son introduction durant, Me Metzner ironise sur le fait que Clearstream est un procès banal, avec une super-partie civile qu'on voudrait ordinaire et une instruction "comme les autres". Plus tard, il reprend l'adage cité par Christine Lagarde dimanche dernier, selon lequel: "quand la politique entre dans les prétoires, la justice en sort". Me Leclerc apostrophe de son côté le procureur Marin, lui rappelant qu'il a "sûrement une hiérarchie pour dire des choses aussi vilaines" sur un homme dont on n'a aucune certitude qu'il a mal agi. "Ca ne vous ressemble pas", tonne-t-il, tel un professeur à son élève désobéissant.
Les piques contre l'actuel chef de l'Etat n'ont pourtant pas semblé perturber Me Herzog, assoupi pendant une large partie de la plaidoirie de son confrère Metzner. "C'est dommage qu'avec les moyens de communication moderne, il n'y ait pas de sous-titrage", a-t-il réagi acerbe. L'avocat du chef de l'Etat sursautera néanmoins à l'évocation du nom de Jean Sarkozy. Car oui, le fils du président de la République était un peu l'invité surprise de la journée. Dans sa démonstration, Me Metzner lâche un: "Villepin est accusé de vol comme s'il avait volé la mobylette du fils Sarkozy". Son nom avait été évoqué une première fois dans la matinée par Me Maurice Lantourne, le second avocat de Florian Bourges. Cette fois, c'était le vice-procureur Romain Victor qui était interpellé: "quand vous avez dressé le portrait de mon client, vous disiez, 'il a 23 ans, il n'a pas fini ses études, il est immature'... Je trouve que c'est une conclusion audacieuse de votre part. Enfin, pour ce qui est de Florian Bourges, c'est vrai!", sourit l'avocat de l'ancien auditeur d'Arthur Andersen.
par Chloé Dussapt, journaliste à Challenges.fr, mercredi 21 octobre 2009.