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En affrontant mardi au 92e Congrès des maires la fronde des élus locaux contre les réformes de la taxe professionnelle et des collectivités, le Premier ministre, François Fillon, est de fait devenu difficilement déboulonnable, selon plusieurs experts. (Reuters/Benoît Tessier)
En renouant paradoxalement mardi devant les maires avec des prérogatives institutionnelles dont il a lui-même théorisé l'effacement, le chef du gouvernement a conforté sa fonction de garde-fou dans l'hyperprésidence Sarkozy.
Des ministres et des conseillers évoquent de plus en plus ouvertement l'erreur stratégique que constituerait à leurs yeux un changement de Premier ministre d'ici à l'élection présidentielle de 2012.
Après les spéculations à répétition sur sa fin de partie, c'est "Fillon ou comment s'en débarrasser" qui se joue désormais, comme une variation de la pièce d'Eugène Ionesco.
"Ce n'est pas facile de se débarrasser de François Fillon. Si Nicolas Sarkozy décidait de le faire, il faudrait qu'il l'explique aux Français, bonne chance!", lâche un proche du Premier ministre.
Un ministre acquiesce : "Le problème pour Nicolas Sarkozy, c'est que Fillon est très bien. S'il en change avant l'élection présidentielle, il n'a pas droit à l'erreur". "S'il vire Fillon, les Français vont se demander pourquoi".
S'il restait à son poste pendant cinq ans, ce serait le premier chef du gouvernement à avoir servi pendant tout le mandat d'un président depuis le début de la Ve République.
Avec une cote de confiance oscillant entre 46% et 48% selon les sondages, le Premier ministre traverse pour l'heure la crise sans embardées notables et le fait même d'incarner, dans un rôle violemment contre nature, une France déficitaire et endettée conforte son mandat.
"S'il y a un déficit, vous mettez Fillon en face, c'est moins grave", analyse un membre du gouvernement, qui note en outre que Nicolas Sarkozy n'a pas le droit à l'erreur s'il décide de limoger son Premier ministre.
Passée au crible des aléas économiques et des vicissitudes de la "rupture" réformiste, la relecture par François Fillon des institutions de la Ve République en vient à s'inverser.
En affrontant mardi au 92e Congrès des maires la fronde des élus locaux contre les réformes de la taxe professionnelle et des collectivités, le Premier ministre a de fait redonné corps à l'équilibre traditionnel de l'exécutif, à rebours de la présidentialisation qu'il appelle de ses voeux.
"PARTIR OU RESTER"
De l'avis des analystes, il est parvenu à déminer le terrain pour Nicolas Sarkozy, qui reçoit vendredi 700 maires à l'Elysée, en montant en première ligne à la place du chef de l'Etat.
La majorité, qui l'a ovationné mercredi à l'Assemblée, lui sait gré d'avoir fait front, l'opposition lui concède un point dans la guerre des collectivités locales.
"Il donne du lest dans ce bateau en grand tangage", se félicite un ministre.
A quatre mois d'élections régionales que l'exécutif sait délicates, François Fillon incarnerait le centre de gravité à même de fédérer la majorité parlementaire et l'électorat de droite, qui chancèlent sur la taxe carbone ou la réforme territoriale. "Qui mettre à sa place qui soit aussi bien vu par les gens de droite?", s'interroge un ministre.
Le Premier ministre s'est engagé à mener bataille pour le scrutin des 14 et 21 mars et en assume le risque politique, affirme l'un de ses conseillers.
Il n'ignore pas que la prochaine échéance électorale, qui suscitera un nouveau remaniement gouvernemental, pourrait décider de sa longévité à Matignon. Et que certains stratèges conseillent à Nicolas Sarkozy d'instiller un nouveau souffle au quinquennat en lui nommant un remplaçant.
"La volonté de durer des responsables les a conduits à sacrifier de plus en plus fréquemment les ministres et les gouvernements sur l'autel de l'opinion publique, ce nouveau Moloch dont on ne cesse de scruter les désirs", écrit François Fillon dans "La France peut supporter la vérité".
Aujourd'hui, le Premier ministre veut croire qu'il ne complètera pas la liste des "fusibles" de la Ve République. "La grande chance de Fillon, c'est qu'il a le choix : partir ou rester", avance un proche.
Faux, réplique un haut responsable de la majorité.
"Le gouvernement est tellement affaibli sous l'hyperprésidence Sarkozy que le Premier ministre n'est plus un fusible pour un nouvel élan", analyse-t-il avec cynisme.
Piégé par ce paradoxe institutionnel qu'il légitime, François Fillon devra trancher le noeud gordien à son profit ou ses dépens.