François Mitterrand était-il socialiste ?
Michel Winock, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris
Du jeune homme de droite au candidat à la présidence appelant à « changer la vie », le parcours politique de Mitterrand : celui d’un homme qui voulait prendre le pouvoir.
« Je ne suis pas né à gauche, encore moins socialiste. Il faudra beaucoup d’indulgence aux docteurs de la loi marxiste, dont ce n’est pas le péché mignon, pour me le pardonner. » De fait, François Mitterrand a d’abord été un homme de droite.
Jeune homme, il a été séduit par les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, puis membre de l’organisation de jeunesse de cette ligue de la droite extrême. Prisonnier de guerre, évadé de son stalag, il a rallié le régime de Vichy, a été décoré de la francisque, avant d’entrer dans la Résistance dans le courant de 1943. Il fut successivement un vrai vichyste et un vrai résistant.
Un républicain antigaulliste
A la Libération, son ambition politique est avérée ; son choix politique l’est moins. Il n’adhère à aucune des grandes formations de l’après-guerre (PCF, SFIO, MRP) et trouvera ses aises dans la petite formation charnière de l’UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance). Sa philosophie politique est moins évidente que sa volonté d’arriver.
Ministre des Anciens Combattants en 1947, il obtient ensuite une longue série de portefeuilles jusqu’en 1957. Ce pilier de la IVe République est devenu républicain affirmé. Sa lutte contre les communistes et son antigaullisme sont une constante. François Mitterrand s’affirme alors comme une des promesses de la gauche. C’est ce républicanisme, doublé d’antigaullisme ancien, qui motive sa résistance au coup de force du 13 mai 1958 en Algérie. Il se positionne avantageusement pour prendre un jour la relève : il devient ou deviendra celui qui a dit non, le contempteur du pouvoir personnel, le contre-procureur de la république.
Lorsqu’il se présente à l’élection présidentielle en 1965, il ne se déclare pas encore « socialiste ». Deux facteurs principaux vont l’y conduire. Le premier est l’impératif stratégique : la conquête du pouvoir, juge très vite François Mitterrand, passe par l’union de la gauche. L’alliance avec le PCF suppose cependant de redonner à la gauche non communiste une force et une unité qui lui font gravement défaut : c’est ce à quoi Mitterrand est décidé à travailler au sein d’un petit rassemblement de clubs de gauche, la Convention des institutions républicaines, qui prend l’initiative de former la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) en septembre 1965. Les élections de 1967 confirment le bon choix de l’alliance communiste : par le jeu des désistements au second tour, la gauche manque d’un rien de l’emporter.
Deuxième facteur : le gauchisme, qui surgit sur la scène politique avec le mouvement de Mai-68, relance, pour quelques années, le socialisme de doctrine. Le mouvement de Mai-68 inspire à François Mitterrand une volonté de joindre le choix stratégique (l’union de la gauche) avec l’idéologie socialiste. La SFIO s’était déconsidérée par ses alliances avec la droite : pour refonder la gauche sur une base de gauche, il fallait renouer avec les grands ancêtres.
Dans ce contexte idéologique, largement nourri par les intellectuels de gauche, François Mitterrand ne fait pas figure de maximaliste. Il adopte l’idée de socialisme, mais d’un « socialisme du possible ». Il ne professe pas encore la lutte des classes, mais il affirme la nécessaire libération de l’homme de « l’exploitation économique ». Il ne se proclame pas « révolutionnaire », mais « réformiste ». Passage progressif au socialisme, mais non rupture brutale.
Remarquable est l’absence de toute considération pour le modèle social-démocrate. François Mitterrand renoue avec une tradition bien ancrée du « socialisme à la française ». Et d’affirmer, en 1970 : « Je veux, et mes amis de la Convention avec moi, une “stratégie globale de rupture” avec la société capitaliste. »
Il chante « L’internationale »
Convaincu de la nécessité d’un grand parti pouvant équilibrer, voire dominer, à gauche, le Parti communiste, François Mitterrand engage ses amis de la Convention des institutions républicaines à adhérer au nouveau parti socialiste refondé en 1969. Aussitôt entré au PS, il en devient le premier secrétaire lors du congrès d’Épinay en 1971. Il se donne des airs à la Léon Blum, en se couvrant le chef d’un chapeau à larges bords et en entourant son cou d’une écharpe rouge.
C’est en leader socialiste qu’il entame les négociations d’union avec le Parti -communiste, aboutissant à la signature d’un programme commun de gouvernement en septembre 1972. François Mitterrand n’hésite plus, en fin de réunion, à entonner avec ses camarades, et selon le rite établi, « L’Internationale ».
Malgré l’échec aux élections de 1978, Mitterrand, loin d’opérer un repli stratégique, réaffirme sa fidélité au programme. Au congrès de Metz en 1979, une nouvelle fois, c’est sur une ligne théorique de gauche, selon « l’esprit d’Épinay », qu’il va solidariser autour de lui la majorité des congressistes : à ses yeux, le seul moyen de rivaliser avec le Parti communiste est, pour l’élection présidentielle, de gagner son ralliement au second tour. A cette date, il est devenu le gardien du vieux temple socialiste. Le 10 mai 1981, la stratégie de François Mitterrand se révèle gagnante : il devient le premier président de gauche de la Ve République.
(D’après M.W., L’Histoire n° 253, pp. 34-41.)
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