ÉRIC LE BOUCHER
L'emprunt Guaino
[ 26/06/09 ]
L'amusant, pour qui suit la politique nationale, est que tout se joue aujourd'hui entre ce qu'on appelait, naguère, les «
gaullistes de gauche ». François Fillon, Premier ministre, Henri Guaino, conseiller spécial à l'Elysée, et Philippe Séguin, qui fut leur chef de file à tous
les deux, aujourd'hui président de la Cour des comptes, qui vient de remettre un rapport au canon contre la politique budgétaire des deux premiers. Nicolas Sarkozy a toujours
été classé au sein du RPR (UMP) dans le camp d'en face, celui, pour schématiser Edouard Balladur, des « pompidoliens », devenus les libéraux. Que les trois personnages clefs entourant la
politique économique du chef de l'Etat soient de cette famille en dit long sur le basculement politique auquel vient de procéder Nicolas Sarkozy. Le libéral qui est en lui est oublié ; du moins
pour l'instant car l'homme bouge beaucoup. Le voilà « gaulliste de gauche » et la gauche ferait bien de s'en apercevoir au lieu de s'obstiner à le prendre pour le représentant de la droite
thatchérienne.
Henri Guaino, l'homme des discours présidentiels, militant antirigueur, est le vainqueur de Versailles. L'emprunt national, c'est
le sien. Il le voudrait colossal : 80 ou 100 milliards d'euros. François Fillon, au contraire, est devenu l'homme des comptes. « La France est en faillite », a-t-il dit sitôt en fonction. Il
avait réussi à limiter le plan de relance à une anticipation des dépenses prévues. On imagine qu'il va garder le pied sur le frein. Et, à l'autre bout, Philippe Séguin qui, au lendemain de
Versailles, a remis son rapport annuel, lequel dénonce « une dégradation sans précédent » de la situation financière du pays. Il appelle à des économies de 70 milliards d'euros ; du Guaino à
l'envers, en somme.
Nicolas Sarkozy a choisi. C'est l'« emprunt pour l'avenir », l'emprunt Guaino. Il promet de rompre avec la politique suivie depuis
trente ans, qui a été d'emprunter pour financer les dépenses courantes. Il jure qu'il fera les économies nécessaires sur le « mauvais déficit », mais il entend s'endetter encore au profit des «
bons investissements ».
Ce choix rencontre, il faut bien l'avouer, un scepticisme épais. On passera sur le peu de succès rencontré par les gaullistes de
gauche dans l'histoire, la position est fondamentalement difficile à tenir. Mais, surtout, pourquoi ces promesses maintenant ? Pourquoi n'avoir pas engagé cette politique sitôt élu, il y a deux
ans ? Philippe Séguin parle d'une « accélération de la dégradation » depuis 2007, depuis la gestion Sarkozy donc. Le dépensier peut-il se transformer en économe ? En France, depuis trente ans,
aucune des « règles budgétaires », des « normes » de dépenses, et aucun des « cadres pluriannuels » n'a jamais été respecté. La motivation politicienne a toujours pris le dessus sur toutes les
promesses.
Ensuite, de quoi s'agit-il dans « l'avenir » ? La liste énoncée par Nicolas Sarkozy est déjà longue et disparate : les écoles de
la deuxième chance, la lutte contre l'exclusion, le salaire pendant un an des licenciés économiques, les investissements du Fonds stratégique, les dépenses du Grenelle de l'environnement, le
Grand Paris, la réindustrialisation... François Fillon a, lui, ajouté la recherche dans la biotech, etc. L'étrange est aussi d'ouvrir le débat aujourd'hui sur les « priorités nationales » qu'il
faut choisir : n'était-ce pas lors de l'élection présidentielle qu'il fallait le faire ? Et si le débat ne fait que s'ouvrir à ce sujet, n'est-ce pas mettre la charrue avant les boeufs que
d'emprunter avant que de savoir pourquoi ?
L'OCDE vient de publier un rapport portant précisément sur la part de l'innovation dans les plans de relance face à la crise («
Policy Response to the Economic Crisis, Investing in innovation for long-term growth »). Qu'y apprend-on ? Que la Finlande ou la Corée sont en haut de classement, mais que la France est le
mauvais élève : dans son plan de relance de l'automne, elle consacre 4,7 milliards d'euros aux ponts et aux routes et 46 millions à la recherche-développement. Faut-il croire le cancre quand il
dit qu'il va tout changer ?
Le débat économique pourrait sortir grandi de cet épisode si, au lieu de se tourner vers le Conseil national de la Résistance, MM.
Sarkozy et Guaino apprenaient que toutes les recherches en économie moderne tournent autour de « la naïveté du décideur » qui ment ou bien se leurre lui-même. Et puis Versailles ! Est-ce un
endroit crédible pour promettre des économies ?
Eric Le Boucher est directeur de la rédaction d'« Enjeux - Les Echos ».
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